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La réalité n'existe que si quelqu'un est là pour la raconter...

25 février 2022 Ancien-ne du réseau
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Caroline Torbey, 34 ans, est une jeune autrice résidant à Beyrouth. Elle a été lauréate du Trophée des Français de l’étranger, édition 2018, ainsi que du concours de la nouvelle Georges Sand en 2020. Elle a coécrit plusieurs ouvrages et publie régulièrement des chroniques dans la presse francophone de son pays. Profondément attachée au Liban et à ses liens avec la culture française, elle défend la francophonie et s’attriste de la descente aux enfers de la société libanaise.

Caroline Torbey vient de publier Éclat d’une vie aux éditions l’Harmattan. C’est un récit en partie autobiographique, rédigé dans les semaines qui ont suivi l’explosion au port de Beyrouth qui a fait plus de 250 morts et plus de 6500 blessés le 4 août 2020.

Peux-tu nous raconter brièvement ton parcours ?

J’ai grandi dans une famille multiculturelle. Mon père, d’origine libanaise, a toujours parlé français avec un fort accent, en roulant les « R ». Je correspondais à l’écrit en allemand avec mon grand-père maternel tandis que ma grand-mère maternelle nous parlait parfois en vietnamien. Ma mère, attachée à la culture française m’a donné le goût de la lecture. J’ai retrouvé la richesse de cette diversité culturelle au cours de ma scolarité dans les lycées français de l’étranger, tout d’abord au lycée Dominique Savio à Douala (Cameroun), où je suis restée jusqu’à mes 15 ans, puis au lycée franco-libanais Nahr Ibrahim à Jounieh. Le lycée français a également été pour moi synonyme de liberté : liberté de pensée, de s’exprimer, de choisir sa filière, de s’habiller comme on le souhaitait…

 

Quand as-tu commencé à écrire ?

J’ai choisi la filière ES au lycée afin d’éviter les mathématiques, mais j’ai su lire très tôt et j’ai toujours été attirée par les lettres et la philosophie. Comme beaucoup d’adolescente j’ai écrit dans des journaux intimes, des chansons, des poèmes…Mais j’ai vraiment commencé à écrire lors de mon séjour à Dubaï où j’ai travaillé pendant quatre ans dans le marketing et l’évènementiel de luxe. En attendant mes clients, je regardais les gens autour de moi et j’écrivais ce que je ressentais sur un carnet. Je suis une autodidacte et une hypersensible. J’écris avec mon cœur. J’ai ainsi eu l’occasion d’échanger pendant quelques heures avec un célèbre parachutiste de l’extrême, ambassadeur à l’époque d’une des marques pour laquelle je travaillais. Nos échanges ont été très riches et au moment de me dire aurevoir, il m’a appelé Nathalie. Je me suis dit que c’était une chute idéale pour une nouvelle. C’est comme cela que j’ai commencé à écrire un recueil de nouvelles intitulé « Quelle heure est-il chez-vous ? » qui immortalisait mes expériences de vie, où je livrais mes sentiments, mon ressenti. En rentrant au Liban j’ai envoyé mon manuscrit à une maison d’édition et il a été publié. Ensuite tout s’est enchainé.

Tu es très impliquée dans la défense de la francophonie. Peux-tu nous en dire quelques mots

Je suis retournée au Liban après avoir passé quatre ans à Dubaï. Je faisais un métier intéressant mais je n’étais pas épanouie. J’ai choisi de me consacrer à l’écriture d’ouvrages pour adultes mais aussi pour la jeunesse. Je suis actuellement chroniqueuse pour quelques médias libanais où j’aborde des sujets « tabous » en orient comme l’avortement, les droits des femmes, le droit à l’éducation pour tous. J’écris sur des sujets qui touchent ma génération. Je réalise aussi des chroniques sur des thèmes liés à l’orient mais cette fois ci pour des journaux et magazines en ligne français. En parallèle, j’interviens dans des écoles situées dans des régions reculées. Ce sont des milieux plutôt arabophones où les enfants parlent de moins en moins le français. Cela me fait vraiment mal au cœur de voir qu’au Liban, un pays pour lequel j’ai beaucoup d’attachement et qui a toujours eu des liens étroits avec la France, les enfants parlent plus l’anglais que le français. Je propose aux enfants des albums écrits en franbanais, un mélange de français et de libanais. Il y a des mots qui ne n’ont pas d’équivalent en français. Cela permet aux enfants de s’exprimer librement et de les sensibiliser à l’apprentissage du français.

Dans quel contexte as-tu écrit « Eclat d’une vie » ?

J’ai été directement impactée par l’explosion qui a eu lieu sur le port de Beyrouth le 4 Août 2020 car j’habitais tout près de l’épicentre de l’explosion. Notre appartement a été soufflé. C’était une véritable apocalypse, une expérience terrible. J’ai emmené mon mari à l’hôpital où il a eu 85 points de suture, il y avait des gens partout dans les rues qui erraient comme des zombies. J’ai commencé à écrire ce livre seulement quelques jours après l’explosion alors que nous étions hébergés chez de la famille. Je n’ai pas écrit ce livre dans l’ordre. J’ai commencé par les chapitres 3 et 4 qui racontent l’explosion et les moments qui ont suivi afin de fixer sur le papier ce traumatisme. Je griffonnais sur un cahier car mon ordinateur avait disparu dans l’explosion. J’ai ensuite écrit le début, la fin et j’ai terminé par le titre. C’est la première fois que j’écrivais un livre de cette façon-là. J’avais besoin de sortir ce passage sur l’explosion. Au-delà de cela, ce livre témoigne aussi de la place de la femme au moment de la révolution, de son combat pour retrouver un Liban sans corruption. Actuellement au Liban, les conditions de vie sont terribles. Nous avons deux heures d’électricité par jour, il y a des déchets partout, une pauvreté monstrueuse, et nous n’avons pas d’eau propre. Il y a une inflation galopante et l’on ne peut pas récupérer notre argent dans les banques qui l’ont « confisqué ». J’avais besoin d’écrire tout cela dans le livre. Je voulais que les lecteurs prennent conscience du calvaire que vivent les libanais actuellement. En ce moment, rien ne va. On a vraiment besoin d’aide. Je ne parle pas du tout de politique dans mon ouvrage, c’est essentiellement un témoignage d’envergure humaine.

 

Actuellement, beaucoup de gens préfèrent fuir le Liban pour échapper à cette crise. Tu as choisi de rester. Peux-tu nous expliquer la raison de ton choix ?

En réalité, il y a trois raisons : tout d’abord, au Liban, la famille est importante et je ne pourrai pas m’enfuir en laissant mes parents seuls ici. La seconde raison est que nous n’avons pas les ressources pour partir et nous installer à l’étranger. Mon conjoint a une société bien établie dans l’immobilier et j’ai un enfant en bas âge. Enfin, comme je l’ai déjà dit, je suis très attachée à ce pays et pour moi rester constitue un acte de résistance culturelle. En effet, l’écriture est essentielle pour moi et pour pouvoir témoigner. La réalité n’existe que si quelqu’un est là pour la raconter.

 

Quels sont tes projets ?

J’ai arrêté complètement mon activité dans l’évènementiel de luxe qui m’obligeait à faire de nombreux aller-retour entre Paris, Dubaï et Beyrouth afin de me consacrer complètement à l’écriture. Mon dernier ouvrage, une utopie intitulée « Si j’avais un cèdre », écrit en français et en arable a été illustré par Shérine Raffoul, une artiste libanaise pluridisciplinaire et sortira en milieu d’année grâce au soutien de la Fondation Jan Michalski. Je travaille actuellement sur une adaptation scénario d’une de mes nouvelles pour un court métrage et j’ai un projet de roman qui n’a rien à voir avec le Liban sur le thème beaucoup plus personnel de l’éternelle insatisfaction.

 

Beyrouth, le 4 août 2020 à 18h07.
Une déflagration apocalyptique souffle la capitale libanaise. Elle serait due à un incendie survenu dans le hangar #12 du port qui entreposait officieusement du nitrate d'ammonium depuis des années. Le bilan s'élève à plus de 220 morts et près de 7000 blessés, dont l'auteure fait partie.
Ce livre est un témoignage de vie qui relate l'horreur de ce que vivent toujours les Libanais et lève le voile sur le « lent génocide » des habitants du pays du Cèdre – qui connait une des pires crises économique, politique et sanitaire jamais vues depuis 1850 – pris en otages par leur gouvernement depuis de longs mois.

Ce livre, c'est aussi l'histoire pleine d'espoir d'une jeune femme qui survivra au drame et qui découvrira un éclat de vie parmi les éclats de verre qui parsèment son présent.

Interview réalisée par Emmanuelle Failler, ancienne élève du lycée français de Tamatave, secrétaire générale de l'Union-ALFM.




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